Brigitte MAZET
Sibyllines - Théâtre de création

Passages : Action culturelle - Retour sur Blasté

Dès la représentation terminée, les jeunes du Projet LOVE et d'Oxy-Jeunes sont invités à rencontrer Brigitte Haentjens, Mélanie Dumont et Paul Ahmarani, qui campe le personnage du soldat dans la pièce de Sarah Kane, pour échanger ensemble. Une discussion animée qui procède par va-et-vient entre le choc de la violence, la notion de vengeance, la part d'(in)humanité qui réside en chacun, sans oublier les défis posés par l'irreprésentable. Impressions partagées sur le vif.

Brigitte L'impact créé par le spectacle, est-ce que cela correspond pour vous à ce dont on avait discuté ?
Léanne Je trouve que ça choque quand même assez, ça évoque plusieurs sentiments à la fois. Ça m'a vraiment choquée parce que Roy Dupuis dans cette pièce-là, c'est vraiment un salaud. Donc, tout ce qu'il dit, c'est impossible à...
Mélanie ...accepter ?
Priscilla Oui, vraiment.
  [...]
Brigitte On avait beaucoup parlé des gestes et du langage, de leur dureté. Mais lorsqu'on le voit, ce n'est pas pareil.
Mélanie On avait aussi beaucoup parlé de la représentation de la violence. Vous aviez alors des questionnements à savoir comment tout ça allait être représenté sur scène. Quelle est votre réaction ? Vous attendiez-vous à ce traitement-là ?
Raphaëlle La mise en place était excellente. Je trouvais que pour mettre en place les scènes les plus rough, c'était... Ça ne montrait pas, mais juste assez pour qu'on y croie.
Rochefort J'aimerais savoir... Quand il neigeait, c'est quand l'hôtel était tout brisé. Ça veut dire que Ian était dans la rue. Il était tout nu en plus.
Paul À partir de ce moment-là, tu n'as plus véritablement de repères réalistes. Ce n'est plus nécessairement dans l'hôtel à Leeds à ce moment-là. À partir de l'entrée du soldat, tu passes d'une histoire réaliste – un gars et une fille dans une chambre d'hôtel – à quelque chose qui est plus de l'ordre du symbole, de l'évocation... C'est LA guerre. Le soldat, c'est LA guerre.
Brigitte En même temps, on peut aussi le recevoir en se disant : voilà, tout est détruit. C'est ça qu'on reçoit.
Paul C'est ambigu. Est-ce vraiment encore dans l'hôtel ou dans un endroit qui est plus de l'ordre du symbole, un espace imaginaire ?
Mélanie Comme on en a déjà parlé, cette scène peut s'apparenter à un fantasme. On avait alors imaginé que le soldat pouvait être l'alter ego soit de Cate, soit de Ian, selon la façon dont on le conçoit. Mais en voyant la scène, on perçoit peut-être davantage « le concret » de la situation.
Brigitte C'est vrai, comme il le dit lui [en parlant de Rochefort], moi aussi, je commence à le comprendre différemment. Maintenant, je le vois devant moi. Jusqu'à présent, je l'imaginais. Dans le fond, ça pourrait être l'hôtel qui est complètement détruit.
??? Moi, je trouvais les effets vraiment beaux. Quand il y avait de la boucane, des effets de lumière, ou juste comment c'était placé. Quand on fermait les lumières, puis on voyait une scène ; on les refermait, puis on en voyait d'autres. Je trouvais ça super.
Brigitte Moi, j'aime bien la fin. Elle permet d'avoir un peu de sympathie pour le personnage de Ian. Un petit peu parce que, malgré tout, tu vois la douleur. Ça me fait du bien comme spectatrice de le voir souffrir... Il devient humain. Ce n'est plus juste un monstre.
Raphaëlle Moi, je n'ai pas réussi à le détester.
Rochefort Moi non plus.
Raphaëlle Il y a toujours un aspect humain très présent.
Paul On comprend qu'il est fragile tout de même...
Raphaëlle ... qu'il a un gars, qu'il est malade. Il y avait déjà toutes ces choses au début. Donc, je n'ai pas ressenti cette sorte de vengeance.
Léanne Moi, j'ai ressenti cette vengeance-là parce que, lorsqu'on éteint les lumières, on comprend que Ian a un peu violé la fille. Mais, il l'a violée dans le fond. Donc, ça me fait un pincement. Donc, c'est une sorte de vengeance. Ce qui s'est passé quand le soldat est entré, moi, je voyais ça comme le fantasme de Cate. Oui. Bien, je l'ai plus imaginé comme ça.
Brigitte Avez-vous trouvé ça dur à vivre comme personne en regardant le spectacle ?
Colleen Je l'ai regardé, mais il y avait des moments où je voulais fermer les yeux, ou plus précisément me mettre les mains sur les oreilles parce que le son, vraiment, c'est ce qui m'a le plus affectée dans la pièce.
Marianne Je pense aussi que ça nous fait voir des choses que, normalement, on ne voit pas, même dans les films, où tu peux voir les pires horreurs. Tu ne vois pas nécessairement cette version-là de l'horreur. Tu ne vois pas le viol lui-même. Tu vois après le viol, le résultat. Donc, c'est quand même choquant de voir les parties qui ne sont jamais montrées.
Paul Je pense que c'est ce que Sarah Kane voulait faire aussi : mettre quelque chose sur scène de vraiment très cru, parce qu'à travers les nouvelles, les films, où tout est plus transposé, plus esthétisé peut-être, on le touche moins. Lorsque tu vois de grosses explosions où du monde explose, tu n'as pas accès à ce que c'est une personne qui souffre. Et là, tu le vois devant toi.
Brigitte Oui, parce que ce sont de vraies personnes qui sont là, même si tu sais qu'elles ne le font pas vraiment. Mais c'est encore pire parce que ce sont des êtres humains qui respirent à côté de toi sur la scène.
  [...]
Rochefort [À Paul] Vous n'êtes pas gêné de faire ce genre de choses sur scène ?
Paul Euh... non. Je suis comédien. C'est mon travail de faire semblant, de reproduire si tu veux... Tu véhicules une idée, un texte ; tu véhicules un projet, une oeuvre...
Marianne [À Paul] Mais après le spectacle, tu te sens comment ?
Paul En répétition, les premières fois qu'on l'a fait pour vrai – on se disait : O.K., let's go, on se donne –, on se sentait très mal, on ne se sentait pas bien. C'était lourd. Moi, comme je suis là seulement au milieu, lorsque j'ai répété avec Roy, je ne répétais que ma scène et je ne voyais pas mes camarades travailler les leurs. Et les premières fois qu'on a enchaîné – j'ai vu le début et la fin –, je sortais des répétitions, j'étais comme drainé, j'étais fatigué. Je trouvais ça pesant. Mais c'est le but de l'œuvre. C'est le but de l'œuvre de shaker et de poser des questions sur l'indifférence. Je pense que Sarah Kane avait été vraiment très choquée par l'indifférence par rapport à 1995, la guerre de Bosnie, où il y avait des viols collectifs, des charniers et des choses horribles qui se passaient. Et les gens voyaient en première page des statistiques : il y a eu 140 morts, il y a eu 300 morts. Elle se disait : moi, je vais les amener là. Les gens vont voir en temps réel c'est quoi un viol, ne serait-ce qu'un seul.
  [...]
Mélanie C'est intéressant de savoir du point de vue de l'acteur ce qu'il ressent sur scène ; mais moi-même en tant que spectatrice, à la fin, je me sentais complètement vidée ; et comme disait Paul, je n'avais plus d'énergie. J'aimerais savoir quel est le sentiment sur lequel vous restez. Pensez-vous aussi que le spectacle, après coup, va poser certaines questions ? Et lesquelles ?
Colleen Bien, moi, je sais que lorsque la pièce a fini, cela est graduellement allé dans le noir. C'était très silencieux pour un moment et là on se demandait : est-ce que c'est fini, est-ce qu'on doit applaudir ? Puis, quand tout le monde a applaudi, je me suis sentie juste tellement bien. C'était vraiment intense la pièce.
Mélanie Et la dernière scène, par exemple, on avait parlé comment on pouvait y voir une interprétation pessimiste ou peut-être optimiste, selon l'idée que le personnage de Ian retrouve, redécouvre son humanité. Comment avez-vous perçu cette dernière scène ?
Candice Bien, moi, j'ai plus perçu que c'était le fantasme de Cate toute l'histoire. Et j'ai perçu, à la fin, que c'était sa vengeance parce que Ian dépendait d'elle. C'est elle qui devait choisir si elle le laissait crever de faim ou si elle le nourrissait et le sauvait. Et je pense que c'est pour ça aussi qu'elle l'attendait et qu'elle mangeait devant lui. J'ai vu ça comme sa vengeance un peu.
Mélanie On a beaucoup parlé de Ian. Mais il y a aussi le parcours de Cate dans le spectacle. Pensez-vous que l'expérience de la violence est une expérience dont on ne revient pas ou, enfin, qui nous contamine ? Parce que plus la pièce avance, plus Cate change. Même à la fin, elle est un peu comme Ian : elle boit ; et pour obtenir de la nourriture, elle a sans doute dû avoir des relations sexuelles avec un soldat. Que pensez-vous de cette idée-là, la contamination de la violence ? Croyez-vous que la violence corrompt du moment qu'on en est victime ?
Marianne Pas obligatoirement, je pense. Mais, la plupart des personnes, ça va les contaminer parce qu'elles vont le ressentir plus. Mais je pense que certaines personnes peuvent réussir à ne pas être contaminées.
Candice Je pense surtout que l'humain a la capacité de s'habituer à la violence. Cate, elle aussi, s'est habituée à ça et elle en est comme transformée.
Annie Moi, il y a un de mes cousins qui vient de revenir d'Afghanistan. Je ne l'ai pas vu encore... Mais, lui, il a vu ça... Il ne l'a pas juste vu, il a vécu les deux pieds dedans. Nous, on reste spectateur d'une œuvre théâtrale. Je ne sais pas qu'est-ce que ça nous prendrait pour... Je pensais beaucoup à ça pendant le spectacle.
Raphaëlle Moi, je pense qu'il y a des gens qui refoulent aussi, qui refoulent à l'intérieur et, peut-être à long terme, ça contamine... mais pas vraiment là sur le coup. Maintenant, on est comme... ouf. Mais, après on va y repenser...